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De L’instruction Publique

De l’instruction publique

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Extrait des Lettres à ses commettants, Robespierre.

L’homme est bon sortant des mains de la nature : quiconque nie ce principe, ne doit point songer à instituer l’homme. Si l’homme est corrompu, c’est donc aux vices des institutions sociales qu’il faut imputer ce désordre. De ces deux vérités découlent tous les principes de l’éducation, soit publique, soit particulière.

Si la nature a créé l’homme bon, c’est à la nature qu’il faut le ramener. Si les institutions sociales ont dépravé l’homme, ce sont les institutions sociales qu’il faut réformer.

Mais quelle est la puissance qui opérera ce prodige ? Je m’effraie, si ceux qui ont déjà vieilli sous le régime d’une société corrompue sont ceux qui prétendent régénérer les mœurs publiques. Suivant le cours naturel des choses, nos neveux sont destinés à être meilleurs que nous ; et c’est nous qui devons les instituer. Je tremble que l’intrigue ne s’empare encore des générations futures, pour perpétuer l’empire des vices et les malheurs de la race humaine.

Le but de la société civile est de développer les facultés naturelles de l’homme pour le bonheur des individus et de la société entière. Le seul moyen d’atteindre ce but, c’est l’accord de l’intérêt privé avec l’intérêt général ; c’est la direction des passions du cœur humain vers les objets utiles à la prospérité publique. Les bonnes lois, les lois que j’appelle conformes à la nature, c’est-à-dire à la raison, sont celles qui établissent cette heureuse harmonie ; les mauvaises sont celles qui la troublent.

Partout où les lois sont fondées sur ces principes, elles sont elles-mêmes l’éducation publique : partout où elles les violent, l’éducation publique est nécessairement mauvaise. Soumise à l’influence d’un gouvernement vicieux, elle ne sera entre ses mains qu’un nouvel instrument de corruption et de tyrannie. Pour un peuple qui a de mauvaises lois, l’éducation publique est un fléau de plus ; la dernière ressource qui lui reste est de conserver dans l’indépendance de la vie privée et de l’éducation paternelle le moyen de tenir encore, par quelque lien, aux principes éternels de la justice et de la vérité. Le chef-d’œuvre de la politique des despotes est de s’emparer de la raison de l’homme pour la rendre complice de la servitude. Législateurs, le véritable caractère de votre mission, pour devenir les précepteurs de vos concitoyens, c’est la bonté des lois que vous leur proposerez. Vous prétendez vous-mêmes que l’un des principaux objets de l’instruction publique sera de graver vos lois dans les esprits.

Comment voulez-vous que nous les apprenions avant qu’elles existent, ou si elles étaient telles qu’il fallût plutôt les désapprendre ? Quelles lois avons-nous jusqu’à présent ? Celles que la tyrannie royale et constitutionnelle nous a données, et que vous désavouez tous les jours vous-mêmes. Commencez donc avant tout par nous en donner de meilleures.

Quelles que soient celles que vous nous donnerez, n’oubliez pas que votre raison ne doit pas tyranniser la raison universelle, et que l’autorité publique doit laisser à l’opinion publique la liberté de perfectionner les lois et le gouvernement. Nous avons bien des préjugés à vaincre, avant de concevoir seulement que la source de toutes les mauvaises lois, que l’écueil de l’ordre public, c’est l’intérêt personnel, c’est l’ambition et la cupidité de ceux qui gouvernent. L’homme qui exerce un grand pouvoir s’accoutume facilement à le regarder comme un domaine particulier ; il est toujours tenté d’en abuser pour élever sa volonté propre au-dessus de la volonté générale, et pour immoler le bien public à ses passions personnelles, si la vigueur de la volonté générale éclairée ne le relance dans les bornes qu’elle a mises à son autorité. Lisez l’histoire, et vous verrez partout des peuples crédules et esclaves, des délégués du peuple ambitieux et despotes : le fléau de la liberté n’est point l’indocilité des peuples, c’est l’injustice des tyrans.

C’est une vérité dure à l’oreille des ambitieux, et trop ignorée des hommes abrutis par l’esclavage : mais le premier objet des institutions politiques doit être de défendre la liberté des citoyens contre les usurpations du gouvernement lui-même. Je dirai plus : le premier soin du législateur doit être de se mettre lui-même en garde contre la tentation de faire des lois pour son intérêt personnel.Par la même raison, le but de l’éducation publique doit être de poser une nouvelle barrière autour des droits du peuple et des principes qui les garantissent. L’éducation publique n’est point un culte superstitieux dont les rois, les sénateurs sont les ministres ; c’est la religion de la nature et de la vérité, dont le seul chef est le législateur éternel, le seul évangile, les maximes sacrées de la justice et de l’humanité. Les lois sont-elles justes ? la raison publique qu’elles ont contribué à former les aime et les révère. Sont-elles injustes ? elle les réforme, et enseigne à les observer jusqu’à ce qu’elles soient réformées.

De ces principes incontestables, il résulte que l’éducation des citoyens ne doit pas être dans la dépendance absolue de ceux qui gouvernent ; elle ne serait que la sauvegarde de leurs crimes et un obstacle funeste aux progrès des lumières, qui doivent amener la destruction des abus et la perfection du bonheur social.

L’opinion publique est à peu près la seule puissance qui en impose aux dépositaires de la force et de l’autorité : si vous la remettez entre leurs mains, vous créez le plus monstrueux de tous les despotismes, vous imitez la lâche hypocrisie des tyrans les plus habiles dans l’art d’asservir et de dégrader l’humanité. Quelles sont les choses qu’il importe surtout d’apprendre aux citoyens ? Ce sont les droits de l’humanité, ce sont les devoirs de chaque homme envers son semblable ; ce sont les principes divins de la morale et de l’égalité. Or, quel sera le meilleur précepteur en ce genre ? Sera-ce l’homme en place, toujours prêt à les oublier pour étendre ou pour perpétuer son autorité ? Non, ce sera le philosophe indépendant, étranger aux amorces de l’ambition et aux séductions du pouvoir ; ce sera le citoyen persécuté par l’injustice du gouvernement ; ce sera le père de famille qui gémit dans l’oppression et dans la misère. C’est par un étrange renversement de toutes les idées qu’on a regardé les fonctionnaires publics comme essentiellement destinés à diriger la raison publique ; c’est au contraire la raison publique qui doit les maîtriser et les juger. Le peuple vaut toujours mieux que les individus : or, que sont les dépositaires de l’autorité publique, si ce ne sont des individus plus exposés que les autres à l’erreur ? Le peuple veut toujours sou propre bien : l’individu, l’homme puissant veut aussi le sien ; mais le bien du peuple est l’intérêt de l’humanité ; le bien particulier des hommes puissants, c’est l’intérêt de l’orgueil ; remettre à ceux-ci le soin de former l’esprit public, c’est leur confier le soin de le corrompre à leur profit. Quelque vertueux que soit un homme en place, il ne l’est jamais autant qu’une nation entière, et son génie fût-il égal à sa probité, il ne sera jamais à la fois infaillible et impeccable ; il aura au moins une passion, et elle peut suffire pour l’égarer et pour compromettre le bonheur commun. Il croira servir la patrie en servant son ressentiment et ses passions, ou, s’il en est exempt, celles de ses amis et de ses serviteurs. Au reste, ce n’est jamais au caractère d’un homme qu’il est permis de confier la destinée de l’État ; mais aux principes et à la sage prévoyance des lois fondatrices de la liberté. Les lois ne doivent voir dans le gouvernement qu’un serviteur nécessaire du souverain que l’œil du maître doit surveiller ; elles ne doivent jamais permettre au serviteur de mettre un bandeau sur cet œil importun. Aussi l’idée la plus extravagante qui soit jamais entrée dans la tête d’un législateur, ce serait sans contredit celle de l’Assemblée précédente, lorsqu’elle donna au ministre de l’intérieur des sommes énormes destinées à propager l’esprit public, si le même ministre n’avait depuis peu donné un exemple plus absurde encore, en instituant dans son immense département un bureau particulier sous le titre de bureau de formation de l’esprit public. Il faut convenir que si une manufacture de cette espèce n’est pas la plus ridicule de toutes les institutions, elle en est au moins la plus dangereuse pour l’esprit public et pour la liberté. Mon intention n’est pas de développer ici les abus particuliers, ni d’analyser les poisons qu’elle a répandus sur toute la surface de la République ; je ne veux m’attacher qu’aux principes.

Si quelqu’un croit pouvoir objecter aux vérités que je viens de développer l’exemple de quelque peuple ancien ; qu’il veuille bien y réfléchir un instant, il verra qu’il parle d’une petite ville dont les lois étaient fondées sur deux bases qui nous font horreur, la pauvreté et la communauté de biens ; il verra qu’il n’y a rien de commun entre cette famille de républicains austères et une nation de 25 millions d’hommes, dans les circonstances où nous sommes. Il sentira qu’un peuple qui sort du sein de la servitude, pour retomber entre les mains de l’intrigue, doit suivre une autre politique que celle d’une société dont la liberté est assise depuis longtemps sur les lois et sur les mœurs. Fixez vos regards sur notre propre situation, et voyez si la principale cause de nos troubles n’est pas dans les efforts perfides que les fonctionnaires publics, nommés par l’intrigue, ont faits pour dépraver l’opinion en la faisant descendre de la hauteur des principes de la liberté à l’esprit du royalisme et de l’aristocratie ; voyez si, dans le moment actuel, les agitations qui nous menacent sont autre chose que la lutte des passions et des préjugés contre la raison et contre la vérité. Il faut le dire, le temps où nous sommes est celui des factions ; or, le temps des factions n’est pas propre à l’établissement d’un système d’instruction publique. Tout ce que peut faire un législateur probe, c’est de l’arracher à la domination des intérêts privés et de le faire surnager sur cet océan d’opinions particulières agitées par l’esprit départi. Or, le seul moyen de remplir cet objet, c’est de le rendre en quelque sorte à lui-même, de ne le livrer à l’influence d’aucun corps, d’aucun individu. Ce moyen, c’est un système de lois propres à faire triompher la raison et la liberté, propres à replonger dans le néant toutes les ambitions particulières et toutes les espérances coupables.

Citoyens, je pourrais aussi vous tracer des plans détaillés d’éducation, je pourrais disserter, et sur la nécessité des lumières que personne ne conteste, et sur l’utilité de la lecture et de l’écriture, et sur les avantages des sciences exactes ou des connaissances agréables, et même sur le rang que chacun de ces objets doit occuper dans la hiérarchie des écoles publiques ; je pourrais créer d’avance les instituteurs, et m’occuper du soin de les nommer ; je pourrais vous étaler des descriptions brillantes de fêtes nationales et produire peut-être un moment d’illusion, en vous présentant le fantôme de quelques institutions lacédémoniennes, étrangères à notre situation actuelle ; mais avant de s’occuper des détails, il faut combiner le plan et surtout établir les principes : avant d’instituer le peuple, il faut le conserver et le constituer. Or, j’ai examiné d’après ces principes le plan de votre comité d’instruction ; il ne mérite pas d’être discuté.

Des détails minutieux, une constitution mécanique d’écoles primaires et secondaires ; des maîtres de lecture, d’écriture, de géométrie ; quelques institutions antiques, proposées avec faste ; point de plan, ni de principes ; des réminiscences historiques ; point de conceptions morales ni philosophiques ; des places lucratives, mises à la disposition d’un parti dominant ; de nouveaux moyens de tromper l’opinion publique, livrée au gouvernement actuel : voilà tous les avantages que présente ce système. Législateurs, repoussez les ennemis de l’État ; déconcertez les complots qui se renouvellent chaque jour sous nos yeux ; témoignez hautement votre mépris pour l’intrigue et pour l’imposture ; arrachez les rênes du pouvoir des mains de l’immoralité et de l’hypocrisie, et vous serez dignes alors de commencer le grand ouvrage de l’instruction publique.

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